La sociologue française Laurence Roulleau-Berger continue de s’investir dans la Chine et poursuit sa réflexion entamée il y a quelques années sur l’intégration de la sociologie chinoise dans la sociologie internationale avec un ouvrage qui prend la forme d’un essai : Désoccidentaliser la sociologie. L’Europe au miroir de la Chine, Editions de l’Aube, 2011, 203p. Il s’agit pour l’auteur de faire le point sur les travaux de recherche d’un certain nombre de sociologues chinois depuis une dizaine d’années et de les organiser en fonction de grandes thématiques structurantes et d’actualité dans la sociologie française, ou européenne : « l’emploi et le travail », « frontières sociales et ségrégations urbaines », « modernités, sujet et souci d’autrui », etc. Derrière ce jeu de recherche de points communs et de différences s’exprime le projet d’une part de rendre compte de l’activité d’une sociologie chinoise renaissante et avant tout, dans une démarche iconoclaste, d’en finir avec la Chine des Orientalistes. Pour Laurence Roulleau-Berger, l’orientalisme a enfermé la Chine dans un coin tout en imposant la domination intellectuelle de l’Occident, devenu seule référence normative. Pour dire les choses autrement, aujourd’hui la Chine se normalise (elle n’est plus « exceptionnelle ») ou encore la Chine a son propre mot à dire ou encore la Chine est à tout le monde, c’est-à-dire pas seulement aux sinologues/orientalistes.
Parce que le projet de Laurence Roulleau-Berger est brillant, ambitieux, générateur d’attentes, propice au débat et parce que je partage l’idée d’une meilleure intégration de la Chine dans nos manières de pensée, je vais me faire l’avocat du diable sur la forme de l’exercice intellectuel auquel se livre Laurence Roulleau-Berger. L’ouvrage bute d’emblée sur la difficulté à donner corps à son projet originel qui consiste à valoriser le croisement, le métissage, etc. : le formalisme de l’exercice - celui du jeu de miroir – nuit d’une certaine façon à l’identification d’un sujet commun de réflexion entre Européens et Chinois autour de la façon de faire de la sociologie aujourd’hui, c’est-à-dire de poser de façon transversale et véritablement croisée les questions que nous nous posons tous. Dans l’exercice dans lequel l’auteur s’est enfermé, il n’est pas toujours évident de comprendre les choix des chercheurs sur lesquels s’appuient les analyses ; en particulier, ceux qui, non chinois, ont écrit sur la Chine. On pourrait penser que l’exercice, dans sa dimension purement formelle, aurait du consister à « faire parler » les Chinois sur la Chine et les Européens sur l’Europe, or de temps en temps des auteurs européens sont appelés à la rescousse pour expliquer la société chinoise. Leur choix n’est pas forcément toujours motivé dans l’absolu et on pourrait s’étonner du peu de place accordé au sociologue français Jean-Louis Rocca par exemple dont l’actualité de recherche et de publication n’a pas cessé. Est-ce parce que certains sociologues de la Chine, qui viennent de la sinologie, sont les tenants de l’orientalisme que dénonce Laurence Roulleau-Berger ? Y a-t-il d’autres raisons ? Dans tous les cas, l’ouvrage aurait gagné en clarté s’il avait posé une fois pour toute la question de l’intermédiation, de la médiation ou du regard éloigné…que sais-je, dans tous les cas la place des sociologues qui observent une société qui n’est pas la leur. Pour aller jusqu’au bout de la réflexion annoncée comme l’objectif de l’exercice dans le titre et plus longuement dans l’introduction et la conclusion, c’est peut-être justement chez ceux qui développent des regards croisés ou éloignés que se joue l’enjeu du décloisonnement, tout simplement parce qu’ils font de fait, de façon plus ou moins explicite, de l’approche comparée, ne serait-ce que dans les choix de notions et de la langue qu’ils utilisent pour donner à comprendre leurs analyses.
Globalement, avec Laurence Roulleau-Berger, on semble découvrir qu’il y a bel et bien une sociologie chinoise et qui plus est travaille sur des thématiques proches des nôtres ; l’effet de surprise dans l’autre sens n’est pas vrai. Nombre de sociologues chinois cités sont formés à l’étranger, voire en France ; de plus, l’essentiel de leur corpus théorique n’est pas chinois ; Fei Xiaotong déjà dans ses travaux du début du 20e siècle utilise l’exercice du regard croisé ou du jeu de miroir pour qualifier la structure anthropologique des formes de sociabilité chinoise justement parce qu’il avait une très grande pratique de l’Occident. Pour dire les choses autrement, les Chinois n’ont pas attendu l’orientalisme pour s’ouvrir sur le monde et s’interroger sur leur propre condition sociale ; voire, ils sont de fait largement plus en avance que nous. En ce sens, ils ne sont pas victimes du cloisonnement, c’est plutôt l’inverse : c’est nous – et nous Français en particulier – qui tardons à nous imprégner d’autres choses que de notre héritage sociologique. Les perdants ne sont pas forcément ceux que l’on croit – et qu’identifie Laurence Roulleau-Berger : les sociologues chinois connaissent les apports sociologiques des Européens, l’inverse n’est pas vrai. Aussi, aurait-il peut-être été utile d’aller écouter les chercheurs chinois qui travaillent sur des terrains occidentaux ou européens. Comment sommes-nous perçus et analysés et comment ces analyses se traduisent dans la construction théorique en Chine ? Autres acteurs intéressants : les chercheurs chinois qui exercent en Occident ou dans tous les cas hors de Chine et qui travaillent sur la Chine. Ils sont les grands absents de l’ouvrage de Laurence Roulleau-Berger, ce qui confirme une des grandes faiblesses de la recherche française par rapport à la recherche anglaise, américaine ou australienne dans le champ des études chinoises contemporaines : les chercheurs chinois qui exercent dans le domaine des sciences sociales en France et qui travaillent sur la Chine sont encore très – trop – rares, même si heureusement leur nombre commence un peu à croître.
Au final – et c’est certainement l’étape suivante, dans l’œuvre de Laurence Roulleau-Berger – l’objectif n’est pas tant de constater que les objets sociologiques sont potentiellement similaires ou qu’il existe des éléments structurels de nature anthropologique ou culturelle qui potentiellement les différencient (grosso modo, pour ceux qui ne l’avaient pas encore compris : le « soi » en Chine n’a pas la même signification qu’en Europe et les guanxi sont des éléments fondamentaux de la construction des formes de sociabilités) que de réfléchir, une fois que l’on a fait le constat que l’on pouvait se comprendre et se parler, à construire des réflexions communes sur des sujets véritablement décloisonnés : la condition humaine et sociale, le statut du migrant dans le monde d’aujourd’hui, l’urbanité, etc. Parce que, au final, la sociologie sert bien à donner des réponses aux questions fondamentales que pose la mondialisation, les rééquilibrages géopolitiques entre le Nord et le Sud, le développement des formes d’exclusion, le rôle des villes, etc. et certainement moins à s’interroger inlassablement sur sa réflexivité. En fin de lecture, et un peu sur sa faim, on aimerait demander à Laurence Roulleau-Berger : qu’est-ce que l’expérience de rapprochement avec les sociologues chinois lui a apporté non pas tant sur sa compréhension de la construction épistémologique de la sociologie dans l’absolu mais sur sa vision même de notre société, de sa société, de la société ?

3 Comments
Un livre que j’espère pouvoir lire bientôt.
En effet, le chemin à parcourir reste encore long pour pallier à la méconnaissance (et parfois le mépris) qu’on voit souvent en France envers les recherches menées dans les universités chinoises.
Pour les observateurs /chercheurs occidentaux, comme pour les chinois, restent encore la question cruciale, si problématique, de sortir d’une dichotomie Est/Ouest et du jeu des différences qui est bien souvent l’impasse d’une compréhension mutuelle.
Surtout à l’heure où, d’un coté comme de l’autre, des nationalismes exacerbés utilisent ces « différences » et autres « particularités locales » pour se flatter et gonfler le torse. Et masquer par la-même l’absence totale de construction commune, je veux dire de projet politique et social.
Laurence Roulleau-Berger ainsi que Jean-Louis Rocca ont largement permis de mieux faire connaître la sociologie chinoise d’aujourd’hui permettant de la rendre accessible au plus grand nombre. Ce qui me laisse sur ma faim, c’est le travail d’interprétation que ni Laurence Roulleau-Berger, ni Jean-Louis Rocca n’ont osé faire : qu’est-ce que la sociologie chinoise nous apprend sur la société en général et pas forcément sur la société chinoise en particulier ? Je sais que l’exercice est difficile…
Bonjour,
Je suis une étudiante chinoise en L3 Aménagement du territoire à Strasbourg.
Votre site est très bien fait, félicitation! C’est intéressant de savoir comment les étrangers pensent la Chine. J’ai appris beaucoup de choses dans vos articles.
Je ne sais pas si vous avez besoin d’aides pour certaines choses par exemple les choses en chinois, etc. J’aimerais vous aider volontairement!
Mon mail c’est yma.mars@gmail.com.
À bientôt j’espère!
Zhining MA